R.J : Vous avez choisi d'y renoncer car avec les études que vous avez faites, vous pouviez très bien être chirurgien ?
C.B : Ayant pris l'orientation de l'X, cela signifiait que j'abandonnais les études de médecine. Ma soeur, elle, faisait ses études de médecine, mon frère après moi, a fait sa médecine : il y avait une espèce d'amour de la médecine dans la famille.
Ainsi, j'ai fait Math Elem puis Hypotaupe et taupe. Après l'X, je n'allais pas faire médecine, cependant, avec ma soeur, je suis allé voir des opérations et je me suis rendu compte que finalement, ce n'était peut-être pas ce que j'avais envie de faire.
R.J : Précisément, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui ne sait que faire comme études ni quelle carrière embrasser ?
C.B : Il doit rencontrer des gens qui sont capables de lui expliquer ce que sont les métiers car à cet âge, on ne sait pas ce que c'est qu'un métier. Il y a des métiers qui paraissent assez évidents: si vous voulez devenir médecin, vous pouvez voir à peu près ce que ça veut dire. Même chose pour architecte. Mais il n'en est pas de même pour beaucoup de métiers. C'est pourquoi il est bon de rencontrer les gens et de les regarder travailler ou de faire des stages qui vous permettent de comprendre concrètement ce que l'on fait. C'est grâce à cela que je me suis rendu compte que le métier de chirurgien n'était pas ma vrai vocation. J'ai découvert que j'avais plutôt un tempérament d'entrepreneur et que je ne souhaitais pas faire ce métier qui est très répétitif, à moins de faire de la recherche ou des opérations innovantes comme les premières greffes du coeur.
Au fond, le problème, c'est qu'à 15 ans, on ne connaît pas sa vocation fondamentale. Alors qu'est-ce qui vous excite le plus, est-ce de créer quelque chose, de gérer quelque chose, de vous engager dans des actions humanitaires ? Il faut essayer pour savoir.
R.J : Le système éducatif français ne favorise pas ce type de questionnement. Vous qui connaissez ce système, quel regard lui portez-vous ?
C.B : J'ai regretté qu'à mon époque, on ne s'occupait pas des métiers. On nous faisait passer des examens sans se soucier de nous dire ce qu'on allait en faire. En fait, l'école préparait à devenir?professeur. Les professeurs formaient des professeurs, ce qui fait qu'on ne sortait jamais de l'école. Il y a désormais un certain effort de quelques-uns uns pour organiser des stages, amener les élèves dans les entreprises ? ou les administrations - pour leur expliquer comment cela fonctionne.
J'avais participé autrefois à une commission gouvernementale et nous avions émis l'idée de faire en sorte que dès le primaire, les enfants aient déjà un contact avec l'entreprise.
R.J : Mais il n'est pas simple pour un jeune de décrocher son téléphone et d'appeler un architecte en lui demandant ce qu'il fait, ce qui fait que le jeune se retrouve dans une situation dans laquelle il n'a pas envie de se bouger.
C.B : Beaucoup de jeunes décrochent leur téléphone avec succès ; une autre façon de procéder, est de passer par son école à condition que le chef d'établissement et les profs le veuillent bien. On peut aussi passer par le biais des parents ou des amis pour obtenir un stage dans leur entreprise. Chez AXA, il y a beaucoup de jeunes qui passent par un membre du personnel, et l'on a plus de demandes de stage que l'on n'a d'offres.
R.J : Mais on n'est pas forcément obligé de passer par des stages et des initiatives personnelles, on le voit notamment pour les grandes écoles ou ce sont les entreprises qui vont vers les étudiants. Or, elles ne le font pas à l'échelon inférieur. Ne vous semblerait-il pas intéressant de venir aux élèves avant que ceux-ci soit orientés dans le supérieur ?
C.B : Oui, c'est vrai, on le fait peu. Si vous dites, ce soir, AXA fait une réunion, venez, on va vous expliquer le métier, personne ne viendra. Il faut vous adresser aux profs : quand ils sont motivés, cela marche mais s'ils ne le sont pas, non.
Mais que demande-t-on à un jeune ? Il faut que tous sachent lire, écrire, compter ; mais il faut aussi qu'ils sachent raisonner. Les jeunes sont déstructurés au point de vue intellectuel. On apprenait jadis à raisonner. La formation, c'était une formation logique. On vous apprenait à bâtir un raisonnement, et ensuite on vous apprenait à l'expliquer. Il fallait avoir du vocabulaire, il fallait être capable de bâtir des phrases, il fallait être capable de les mettre les unes après les autres. Je suis frappé de ce qu'aujourd'hui on rencontre des jeunes qui ne savent plus bâtir une argumentation logique; d'ailleurs, les instruments que nous utilisons, ordinateurs ou autres, ne nous y incitent pas.
Sortant son téléphone portable, Claude Bébéar nous explique qu'un jeune aura tendance à chercher pas à pas à apprendre comment on utilise cet outil, alors que les gens de sa génération demanderont avant tout le mode d'emploi.
La méthode actuelle a des avantages : cela permet la créativité, mais cela a un inconvénient : cela peut vous faire passer complètement à côté des choses car vous ne les avez pas assez étudiées. Vous n'avez pas balisé le terrain.
C'est un peu comme le gars qui s'élance à ski, il voit la montagne, il voit en bas... Il fonce tout droit mais oublie de regarder si, sur le trajet, il n'y a pas une crevasse, s'il n'y a pas des risques d'avalanches. Le résultat, c'est qu'il peut se tuer. Il faut apprendre à bien regarder et ne se lancer qu'après.